Je me demande souvent ce qui se serait effacé si je n’avais pas écrit.
Pas des faits précis, ni des dates. Mais des sensations. Une manière d’être ensemble. Une mémoire familiale transmise sans mots, par les gestes, les regards, les silences — puis soudain menacée par l’oubli.
Dans ma famille, la mémoire s’est longtemps transmise par la parole. Des récits fragmentaires, racontés sans ordre, parfois répétés, parfois interrompus. Puis les voix se sont tues. Ceux qui portaient les histoires ont disparu, et avec eux, une part de ce qui faisait lien.
Quand la parole s’arrête, l’écriture prend le relais. Elle devient un acte de transmission. Une tentative fragile mais nécessaire pour préserver la mémoire familiale, transformer les souvenirs en héritage écrit, et sauver ce que la mémoire orale ne peut plus porter seule.
Écrire pour ne pas oublier la mémoire familiale
La mémoire familiale est vivante tant qu’elle circule. Elle repose sur des corps, des voix, des présences. Elle se transmet souvent sans conscience, au détour d’une phrase, d’un repas, d’un souvenir évoqué presque par hasard. Puis un jour, cette circulation s’interrompt.
Écrire pour ne pas oublier n’est pas un geste nostalgique. Ce n’est pas vouloir figer le passé ni le conserver intact. C’est accepter qu’il se transforme, tout en refusant qu’il disparaisse sans laisser de trace.
Lorsque j’écris, je ne cherche pas l’exactitude. Je cherche la justesse. Une tonalité. Une sensation persistante. La mémoire familiale ne vit pas seulement dans les événements marquants, mais dans l’infime : une façon de rire, une peur héritée, une manière d’aimer transmise sans explication.
L’écriture devient alors un espace où la mémoire peut se déposer, même fragmentaire, même incomplète.
Histoires, gestes, paroles, silences
Il y a ce qui a été raconté.
Et il y a ce qui ne l’a jamais été.
La mémoire familiale se compose de récits transmis, mais aussi de gestes répétés sans conscience, d’habitudes, de silences. Certains silences sont lourds. D’autres sont protecteurs. Tous font partie de l’héritage.
Écrire la mémoire familiale, c’est accepter de travailler avec ces différentes matières. L’écriture ne cherche pas à combler les silences. Elle les reconnaît. Elle leur offre une place, sans les trahir.
Souvent, ce sont les zones floues qui appellent le plus l’écriture. Ce qui n’a jamais été nommé cherche une forme. Même fragile. Même imparfaite. Écrire devient alors une manière d’écouter ce qui n’a pas pu être dit.
Transformer les souvenirs familiaux en héritage écrit
Un souvenir porté seul est voué à s’effacer.
Un souvenir écrit devient transmissible.
Lorsque les souvenirs familiaux passent par l’écriture, ils changent de nature. Ils cessent d’appartenir uniquement à celui ou celle qui se souvient. Ils deviennent un héritage écrit. Non pas un héritage figé ou sacralisé, mais une matière vivante, traversée par le présent.
Écrire la mémoire familiale, ce n’est pas produire une vérité définitive. C’est proposer une trace. Une version. Un point d’ancrage. C’est permettre à d’autres — enfants, lecteurs, générations futures — de se relier à ce passé, même sans l’avoir connu.
L’écriture libère la transmission de la dépendance à la voix. Elle permet à la mémoire de circuler autrement, dans le temps long.
Ce que l’écriture sauve quand la mémoire orale disparaît
La mémoire orale est précieuse, mais vulnérable. Elle dépend des corps, des voix, de la présence. Lorsqu’elle disparaît, il ne reste parfois que des fragments flous, des sensations sans origine.
L’écriture prend le relais là où la parole s’est arrêtée.
Elle sauve des vies ordinaires.
Elle garde trace de ce qui n’avait jamais été formalisé.
Elle protège une mémoire familiale menacée par l’oubli.
Écrire n’empêche pas la disparition. Mais cela empêche l’effacement total. C’est une manière de dire que ces existences ont compté, même si elles n’ont laissé aucune trace officielle ailleurs.
Écriture, mémoire familiale et identité
Nous portons tous des histoires que nous n’avons pas vécues. Des peurs héritées. Des forces transmises sans explication. La mémoire familiale façonne l’identité, souvent à notre insu.
Écrire permet de rendre visible ce qui nous traverse. De mettre de la conscience là où il n’y avait qu’une intuition. En écrivant, je tente de comprendre ce qui m’a précédée, non pour m’y enfermer, mais pour mieux avancer.
L’écriture devient un espace de dialogue entre les générations. Elle relie le passé au présent, et ouvre une possibilité pour l’avenir.
Écrire pour transmettre, écrire pour rester
Je n’écris pas seulement pour conserver.
J’écris pour transmettre.
J’écris pour rester reliée.
Qu’est-ce que j’aurais perdu si je n’avais pas écrit ?
Peut-être une continuité. Un fil. Une manière de donner forme à ce qui, autrement, serait resté diffus, silencieux, insaisissable.
L’écriture comme acte de transmission permet de préserver la mémoire familiale, de transformer l’éphémère en trace, et d’offrir aux générations futures un point d’ancrage. Écrire, c’est affirmer que quelque chose a existé. Et que cela mérite d’être transmis.
Pour aller plus loin dans l’écriture intime: